Reynald ABAD
La conjuration contre les carpes.
Enquête sur les origines du décret de dessèchement des étangs du 14 frimaire an II.

Fayard, 2006
Notice de Claudine Cavalier


 

« Nous sommes tous de la conjuration contre les carpes ! » Ce mot étonnant de Danton, que cite le titre du petit livre de Reynald Abad, fut prononcé à l’occasion d’un décret peu connu de la Convention : celui qui ordonnait, le 14 frimaire an II, le dessèchement de presque tous les étangs de France et la mise en culture des surfaces ainsi récupérées afin d’augmenter la production du pays en céréales et en fourrages.

Les enjeux d’un tel décret n’étaient pas négligeables : appliqué avec rigueur, il conduisait à modifier en profondeur le paysage agricole français et à contraindre des régions entières, dont l’économie reposait depuis des décennies sur l’élevage et le commerce des poissons d’eau douce, à se reconvertir brutalement dans un contexte difficile. Par ailleurs, il touchait directement au droit de propriété, qu’il remettait en cause dans la mesure où il prétendait interdire aux propriétaires fonciers un mode de mise en valeur de leurs terres : sa portée juridique et politique était donc considérable.

Mais c’est davantage à la genèse de ce texte étonnant qu’à ses conséquences, déjà étudiées par la critique, que s’intéresse Reynald Abad, cherchant à scruter les processus intellectuels et politiques qui ont pu conduire la Convention à déclarer la carpe « poisson contre-révolutionnaire ». L’ouvrage part d’un exposé clair et passionnant sur le « monde des étangs » en France au XVIIIème siècle et sur le fonctionnement du commerce du poisson, de sa production à sa vente, avant de s’attacher à montrer comment le décret qui détruisait ce commerce (et qui ne nous paraît fantaisiste que parce que nous avons perdu de vue les débats du XVIIIème siècle sur les meilleures techniques d’exploitation des terres), situé au confluent de l’économique et du politique, peut être lu à trois niveaux.

Il constitue d’abord le fruit d’une réflexion sur la pisciculture très antérieure à la Révolution, réflexion qui fut menée tout au long du siècle dans les académies et les cercles savants de province. Pour illustrer cet aspect, Abad se livre à une vaste et minutieuse enquête sur les origines intellectuelles puis les développements du débat sur les étangs en France, révélant un pan ignoré de l’histoire des techniques agricoles aussi bien que de celle des mentalités.  

Pris dans un contexte particulier, celui d’un pays en plein effort de guerre, le décret apparaît ensuite comme une « mesure de salut public » liée à la nécessité de nourrir la population et les armées, et donc d’augmenter autant que possible le rendement des terres. Ce n’est pas un hasard si les débats à son sujet s’ouvrent à la Convention en même temps que ceux, voisins, sur la conversion des vignobles en terres céréalières...

Enfin, une troisième lecture est possible : le texte serait un instrument politique forgé dans un contexte d’instabilité gouvernementale, destiné à rassurer les sans-culottes et à les rallier au gouvernement révolutionnaire tout en les détournant des sirènes de l’hébertisme. Mêlant le thème brûlant de la nourriture du peuple en guerre à celui, plus ancien mais toujours vivant, de la lutte contre les anciens privilégiés et leur « complot de famine » (la plupart des étangs étaient la propriété d’ex-nobles ou de congrégations religieuses), il fournit un moyen commode à une partie du personnel politique de la Terreur de faire acte de radicalisme à peu de frais.

Selon Abad, ces trois aspects, théorique, économique et politique ne se contredisent pas mutuellement, au contraire ils se complètent dans l’esprit des promoteurs du décret.

Cette triple lecture est très stimulante intellectuellement et plutôt convaincante : elle a le mérite de bien mettre en lumière la complexité de la question et de ses enjeux économiques et politiques, tout en l’inscrivant aussi bien dans le temps long de la pratique de la pisciculture en France que dans celui, bref et bouleversé, de la pratique politique révolutionnaire. Une fois de plus l’ancrage profond de la Révolution au coeur même des Lumières se retrouve bien mis en valeur. Un bémol peut toutefois être apporté à propos de la troisième lecture du texte, la lecture politique. S’il est fort probable que le décret a bien été perçu par une partie des dirigeants révolutionnaires comme un bon moyen de rassurer des couches populaires toujours turbulentes et inquiètes de leurs moyens de subsistances, et donc comme une mesure autant politique qu’économique, il est sans doute exagéré d’y voir autant que le fait l’auteur un instrument de combat né des calculs des membres du Comité de Salut Public. Si l’on peut à la rigueur admettre que l’appui tonitruant et inattendu que lui apporta Danton fut motivé par des considérations politiques personnelles (se laver de l’accusation de modérantisme qui commençait à peser sur lui), il paraît plus délicat  d’y voir un calcul machiavélien de la part de Robespierre, qui se retrouve longuement mis en cause par Abad, alors qu’aucune base documentaire n’existe pour étayer le rôle qu’il aurait pu jouer dans la conception ou l’adoption du texte.

Mais les réticences qu’on peut avoir sur quelques points précis n’ôtent rien à l’intérêt de cet ouvrage brillant et bien documenté.


© Claudine Cavalier 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794